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BOLI : « Vingt-cinq ans après, l’OM a raté l’occasion de ramener la petite sœur et de la poser à côté de la grande, son aînée...
(Enthousiaste.) Exact ! Ç’aurait été beau. C’était mon rêve qu’ils le fassent. C’était mon rêve de me retrouver là avec un joueur d’une autre génération (NDLR : une rencontre était initialement programmée avec Adil Rami), avec les coupes, ç’aurait été super, génial. À jamais les premiers, avec la grande et la petite, ç’aurait été merveilleux.
L’envie d’avoir des successeurs est si forte que ça ?
Ah oui, bien sûr. Cela fait vingt-cinq ans maintenant. À un moment donné, il faut que ça s’arrête. Et c’est à nous (les Marseillais) de faire en sorte que ça s’arrête, encore heureux.
Quelques minutes avant le coup d’envoi face à l’Atletico Madrid (0-3), mercredi dernier au Parc OL, on a pu voir que vous aviez encore une bonne foulée. Il y avait tous ces supporters marseillais qui vous couraient après, dont certains avec une réplique de la coupe aux grandes oreilles...
Ah oui, oh là, là, vous avez vu ? Je pensais qu’ils allaient m’étouffer. Ah, c’était dur ! (Sourire malicieux.)
À froid, désormais, vous en avez pensé quoi de cette finale ?
C’était très difficile. L’OM était face à une équipe expérimentée et, à ce niveau-là, une finale se joue sur des détails. Et les erreurs, on les paie cash. Malheureusement, c’était vraiment trop difficile pour Marseille.
Qu’est-ce qui a manqué aux Marseillais ?
Dans tes vingt mètres, tu ne dois pas commettre de faute. À partir de ce moment-là (du premier but), les autres se sont remis en place et ils ont fait jouer leur expérience. Ces mecs-là savent mieux gérer que nous. Ils nous ont endormis, puis ils ont attendu l’autre faille. Elle est arrivée, et paf ! (Il claque des doigts.) Griezmann connaît bien Steve (Mandanda), il sait comment ça se passe. Ça s’est joué en dix minutes. Ils ont tué la finale en dix minutes. Le but puis la blessure (de Dimitri Payet), et c’était terminé. Je l’ai senti comme ça.
L’un des points communs entre les deux aventures de 1993 et 2018 est le regard porté sur les parcours pour parvenir en finale. Certains les ont qualifiés de “faciles”...
Ce n’est jamais facile d’arriver en finale, jamais. Ceux qui y parviennent sont ceux qui ont une ambition commune et qui y mettent tout leur cœur. Il faut se dépasser et cela va au-delà de l’équipe qu’on a en face de soi.
Antoine Griezmann a mis les Marseillais à genoux...
C’est un très, très bon joueur. Il a joué son va-tout. Quand tu joues une finale en face d’un joueur de ce talent-là...
Vous aussi, vous aviez un attaquant international français face à vous en 1993.
Sauf que Jean-Pierre (Papin), quand il est entré (58e), il y avait Éric Di Meco, et là ce n’était pas pareil.
Vous voulez dire que Griezmann n’avait pas la même opposition face à lui ?
Ah ça non... C’était différent.
Du coup, vous restez toujours le seul buteur de l’OM en cinq finales européennes disputées...
Oui. Mais ça aussi, il faut que ça s’arrête.
Vous y repensez encore souvent à cette tête victorieuse ?
On me le redit, je n’ai pas besoin d’y penser. On me le redit tout le temps, surtout ici, à Marseille : “Merci, merci pour cette Coupe.” Ici, c’est différent, tout est différent. Vous avez vu à Lyon comme c’était difficile pour moi de rentrer dans le stade. (Il sourit.) J’avais l’impression qu’on était le lendemain de la finale.
Qu’est-ce que vous ressentez dans ces moments-là ?
Une certaine fierté, une certaine joie aussi, et puis le sentiment du travail accompli. (Il marque une pause.) La première finale (perdue face à l’Étoile Rouge de Belgrade 0-0, 3-5 t.a.b., en 1991 à Bari), j’étais certain à 100 % qu’on allait le faire. J’y croyais vraiment parce qu’on avait l’équipe pour. On avait le sentiment de pouvoir faire quelque chose de grand. Et ce n’est pas celle-là qu’on a gagnée.
C’est finalement deux ans après que vous l’avez fait. Comment l’avez-vous abordé cette seconde finale, cette seconde chance ?
Avec décontraction et une certaine fierté marseillaise, du couloir jusqu’au terrain. La veille, nous étions tranquilles. Personnellement, c’était la naissance de mon neveu. Mon frère me l’avait annoncé et m’avait dit qu’il allait voir pour le parrain. Je me suis dit : si on gagne, je vais balancer ça, que je veux faire un coup d’État ou être le parrain de ce petit garçon, Elvin. Je lui ai dédié le but. Cette histoire, il la connaît par cœur. (Il rit franchement.) Lui ne joue pas au foot, il fait un peu de musique.
À quoi ressemblait la causerie de ce 26 mai 1993 ?
Là aussi, c’était assez décontracté. Bernard Tapie a plus parlé que l’entraîneur (Raymond Goethals). Lui, c’était seulement l’aspect tactique. “Quarante mètres du but, ne restez jamais derrière Base, personne ne doit rester derrière toi, Base, restez compacts, en bloc.” (D’un coup, très énergique, il se lève du canapé et en fait tomber ses lunettes). “Eh viens, viens, viens, viens.” (On le voit interpeller André-Pierre Gignac, qui traverse le salon en survêtement Gucci gris.) “Elle est là. Mon amie est là, viens.” (L’ancien attaquant de l’OM, décontracté et souriant, prend la pose avec plaisir au côté de la personne qui accompagne Basile Boli. Le buteur de 1993 revient rapidement.) “Allez, on continue.”
On évoquait la causerie...
Le boss (Bernard Tapie) nous avait dit : “Il y en a qui ont vécu la finale de 1991, d’autres encore la demi-finale à Lisbonne (en 1990). Aujourd’hui, cette finale, on en a rêvé et on affronte la meilleure équipe du monde. Le Graal de votre métier, c’est quoi ? C’est ça !” Et puis il nous a aussi transmis ce sentiment d’appartenir aux Marseillais, à tout un peuple, ce peuple qui est le cœur du club. Il nous a amenés sur une sensibilité socioculturelle, intimiste, par rapport à ce qu’on vivait et ce qu’on allait vivre.
Après ce discours, dans quel état êtes-vous ?
Je ne suis pas remonté, je suis plutôt serein. J’étais certain à 100 % lors de la première et je l’avais ratée. Là, je me suis juste dit que c’était exceptionnel de pouvoir en jouer une seconde. Voilà, c’est ça, que j’étais en train de vivre quelque chose d’exceptionnel et ce qu’avait dit le président, c’était parfait.
Comment Bernard Tapie avait-il abordé cette finale ?
Il était proche de nous, mais beaucoup plus décontracté que lors de la première finale. Il était mieux. Il avait compris. Il avait compris ses erreurs. Il avait même invité Chris Waddle. (L’Anglais avait quitté l’OM en 1992 pour rejoindre le club de Sheffield Wednesday). Il était là, mon pote, il est venu la veille, on a commencé à déconner, je l’ai arrosé, c’était bon enfant.
Dans le vestiaire, avant le coup d’envoi, qui prend la parole ? Didier Deschamps ?
Non, personne. On se prépare. Et puis, on lâche les chevaux. Quand on les regarde dans le couloir, on sait qu’on est les patrons. On est patrons pour nous-mêmes, les autres on les respecte, mais on ne va pas se laisser faire. Je suis serein. Je sors d’une blessure, mais tout va bien, je finis l’échauffement, je suis tranquille. Et puis au bout de dix minutes, paf ! Là, je sais que je ne vais pas jouer la finale que j’espérais jouer. Donc, je joue blessé tout le match.
Après un quart d’heure de jeu, vous vous demandez si vous n’allez pas devoir sortir...
Je me pose la question. Puis je fais signe au kiné que je dois sortir. Il vient et me dit que Tapie ne veut pas. Et puis il y avait mes coéquipiers sur la pelouse qui me disaient : “Non, non, tu sors pas !” Rudi Völler était venu me voir et m’avait dit : “Stay, stay, you stay !” C’est difficile quand on est blessé.
Vous y avez repensé quand vous avez vu le remplacement prématuré de Dimitri Payet contre l’Atletico ?
Mais, lui, il est sorti. Moi, sortir, ça cassait beaucoup de choses, ça cassait l’élan, l’envie, la confiance que mes partenaires avaient.
Qu’avez-vous ressenti quand vous l’avez vu sortir en pleurs ?
Ça m’a fait mal au cœur. J’aime beaucoup Dimitri. Je pensais qu’il allait jouer un rôle très important durant cette finale.
Donc vous restez et c’est vous qui vous trouvez à la réception du corner d’Abedi Pelé pour inscrire ce fameux but. Qu’est-ce que vous lui dites juste après avoir marqué ?
“Tu vois, tu m’avais dit de faire semblant d’aller au second et de couper au premier, je l’ai fait ! Je l’ai fait, quoi !” C’est comme si j’avais fait quelque chose de... Sinon, il allait me faire la gueule le vieil Africain. (Il sourit.) C’est comme ça que je l’appelais.
À la mi-temps, quelle est l’ambiance ?
Il ne se passe rien. On est sereins. Personne ne parle, sauf le coach. Il nous demande de faire la même chose, nous dit qu’on ne peut pas passer à travers alors qu’il reste quarante-cinq minutes et qu’on doit rester comme on est.
Pas un mot du capitaine Didier Deschamps ?
Non, pas du tout. En fait, il était capitaine mais il y avait Rudi Völler, moi, Abedi (Pelé)... On n’était pas capitaines, mais on était de vrais leaders et chacun était capitaine dans sa zone.
À la fin du match, à quoi ressemblait votre vestiaire à Munich ?
C’était la folie. Tout le monde entre, il y a Berlusconi qui vient nous serrer la main, il y a Platini... Tout le monde est venu nous féliciter, c’était génial. Mais, à cet instant-là, personne ne se rend encore compte de ce qu’il se passe à Marseille. Mais bon, vingt-cinq ans après, le rappeler, c’est dur pour moi. Je l’ai dit plus de cent mille fois, c’est compliqué. Et puis il y a ce match important contre Paris, trois jours après. Il faut se remettre. On est ensemble, on vit ensemble, on rentre sur Marseille ensemble. On arrive au Vélodrome, c’est la folie. De l’aéroport à Marignane jusqu’au stade, c’est l’enfer. Et puis après, la veille, on part tous au vert, on est toujours sous l’effet de l’alcool. Et face au Paris-Saint-Germain, Abedi me remet encore une palette (sic !) et je vais la chercher, on gagne (3-1) et on est champions (à la suite de l’affaire VA-OM, le titre sera ensuite retiré au club marseillais et finalement non attribué).
Quand on voit tout l’amour et la reconnaissance que vous portent les Marseillais, peut-on dire que l’ivresse n’est finalement jamais partie ?
Non, non, quand même pas. Il y a un respect.
Éternel ?
Oui, il y a un respect éternel. Parce que chacun a vécu ce 26 mai 1993 à sa manière.
Avec cette finale de Ligue Europa, une nouvelle génération avait l’opportunité d’écrire son histoire...
Oui, c’est ce que je voulais, ce que j’attendais.
C’était également le cas pour des générations de supporters, plus jeunes, qui n’ont pas vécu le succès de 1993. Plusieurs anciens qui ont vécu ce jour de gloire en parlaient avant la finale et disaient : “Ce serait bien qu’on gagne pour tous ces minots que tu vois là. Nous, les vieux, on les bassine avec 1993, il faut qu’ils vivent leur succès et qu’ils se construisent leur histoire et leurs souvenirs.”
Bien sûr qu’eux aussi vivent ça. Parce que là, ce sont les pères qui racontent, ce sont les pépés qui racontent ce jour-là. Pour eux, ç’aurait été fantastique, surtout là, maintenant, vingt-cinq ans après.
Une finale de Ligue Europa perdue et une qualification pour la prochaine Ligue des champions qui lui échappe, est-ce que l’OM doit être triste et déçu au terme de cette saison ?
Oui, l’OM peut être triste, mais la saison a été très bonne.
Une saison réussie, vraiment ? Il n’y a rien au bout ou si peu, finalement, avec “seulement” une nouvelle qualification pour la Ligue Europa.
On est à notre place. On aurait aimé plus, bien sûr, mais bon... Cela fait partie de la vie. Il y a un volcan en chaque Marseillais et, cette année, on a vu de la lave en jaillir.
C’est exactement ce que nous disait Bernard Tapie, que ce parcours européen a redonné ce sentiment de fierté aux supporters marseillais.
Il a raison. Et c’est ça qui est le plus important.
Avant ou après la finale, vous leur avez parlé, aux actuels joueurs marseillais ?
Non, je n’en ai pas besoin et ils n’en ont pas besoin. Ils le savent et ils le sentent. Ici à Marseille, la ville te fait comprendre que tu es là pour quelque chose de grand, d’exceptionnel. La ville, c’est l’entité du club, c’est la force de Marseille. Cette ville est magique et quand on joue ici, on a quelque chose en plus.
Vous ne vous êtes pas senti légitime d’aller leur dire quelques mots ?
Non. Je ne me sens pas légitime. Moi, c’est du passé. Eux, il faut qu’ils écrivent leur propre histoire. J’ai refusé d’y aller.
Vous aussi, vous avez perdu une finale avant d’en gagner une...
(Il coupe.) C’est tout ce que j’espère pour eux. Que cette expérience de la défaite, ce moment difficile, leur soit bénéfique pour le futur.
Qu’est-ce qu’il faut de plus à l’OM actuel ?
Il faut continuer avec le même état d’esprit et quelques grandes stars. Rudi (Garcia) a gagné une sympathie. Son caractère rejaillit sur les joueurs. Aujourd’hui, il est vraiment l’entraîneur qu’il faut à cette équipe de Marseille. »
T. S.
FF