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Vincent Labrune, jeu d'agent
L'ancien président de Marseille, qui siège au conseil d'administration de la Ligue, s'est montré très actif, cet été, sur le marché des transferts.
Quelques semaines après son départ de la présidence de l'Olympique de Marseille, le 21 juillet 2016, Vincent Labrune nous avait confié qu'il ne s'imaginait pas rester dans le monde du football, trop irrationnel à ses yeux. Il avait besoin de se reposer, de voir autre chose, de retrouver une vie un tantinet normale et de passer davantage de temps à s'occuper de sa boîte de production, Black Dynamite, qui a notamment produit le documentaire Le K Benzema, diffusé le 12 novembre sur Canal+.
Il a rapidement changé d'avis. Il est toujours là, omniprésent même, dans le paysage du football français. Et sur plusieurs fronts. En novembre 2016, il a été élu au conseil d'administration de la Ligue de football professionnel (LFP), au sein du collège des indépendants. Son dynamisme et son action y sont d'ailleurs très appréciés (voir par ailleurs). Ses autres activités suscitent en revanche de nombreuses crispations. Que fait-il pour engendrer autant d'agacement ? «Il casse les pieds, pour ne pas dire autre chose, à tout le monde, répond un dirigeant, qui préfère conserver l'anonymat. Il s'immisce dans un nombre incroyable de dossiers de transfert et explique à tout le monde qu'il peut tout arranger, qu'il peut vendre n'importe qui, qu'il peut vous faire gagner plein d'argent car il a le bras long. C'est très pénible.»
Le 23 mai, dans nos colonnes, Bernard Caïazzo, président du conseil de surveillance de l'AS Saint-Étienne, avait décrit l'action de Vincent Labrune ainsi : «Vincent, c'est un pote avant tout. On va discuter sur tel ou tel joueur. S'il peut m'aider, comme n'importe qui et comme il aide son copain Féry (Loïc, le président de Lorient, L2), il le fera. Parce qu'il présente un avantage : il possède une très bonne connaissance du marché européen et il est bien avec tous les présidents de club.» Caïazzo et Féry ne sont pas les seuls à recevoir les conseils éclairés de l'ancien boss de l'OM. Jean-François Fortin le Caennais, Bertrand Desplat le Guingampais, Waldemar Kita le Nantais ou Bernard Joannin l'Amiénois, nous ont confirmé qu'ils sollicitaient régulièrement Labrune.
Mais aussi qu'ils étaient régulièrement approchés par ce dernier, jamais en manque d'idées. On peut ajouter à cette liste Bernard Serin le Messin et Rani Assaf le Nîmois (L2). «C'est un facilitateur», résume Fortin, son vieil ami normand. Une sorte de super conseiller qui se placerait au-dessus de la mêlée pour trouver LA solution. «Vincent, par son expérience marseillaise, a beaucoup de connaissances, explique Waldemar Kita. Il aide donc les gens qu'il apprécie.» «Comme il possède un réseau très dense, il sait beaucoup de choses, prolonge Desplat. Il a beaucoup d'informations sur ce qui se passe dans les clubs. Et Vincent a surtout prouvé qu'il savait y faire en matière de trading de joueurs.»
Desplat et Labrune se sont découverts lors du transfert de Giannelli Imbula, acheté 7,5 M€ (plus bonus) par l'OM à l'En Avant en 2013 et vendu deux ans plus tard près de 25 M€ au FC Porto. «Il sait faire, ajoute le dirigeant breton. Et il connaît un tas de marchés, notamment le marché anglais. Je lui pose donc régulièrement des questions.» Une compétence qui impressionne Joannin. Les deux hommes se fréquentent depuis sept ans. Patron d'Intersport, le président d'Amiens a longtemps été le sponsor maillot du club provençal. «Ce qu'il a réalisé dans le domaine de la vente est tout simplement phénoménal. Il est devenu un maître dans ce secteur d'activités. Il m'apprend plein de choses sur le mercato.»
Le 24 octobre, lors d'un dîner parisien, Joannin a d'ailleurs tenu à présenter Labrune à John Williams, l'agent qui gère la politique sportive d'Amiens. «Quand vous avez dans votre carnet d'adresses quelqu'un comme Vincent, ce serait con de ne pas l'utiliser, sourit un dirigeant. Quand vous avez un effectif trop important et que vous cherchez à dégraisser, il peut être la bonne personne.»
Mais est-il rémunéré pour son aide ? Tous les présidents interrogés nous ont assuré qu'il travaillait bénévolement, par «pure amitié». «Vous avez déjà vu quelqu'un travailler gratuitement dans le foot ?», interroge le membre d'une cellule de recrutement, intrigué par la proximité entre Labrune et Meissa Ndiaye, agent qui fut bien implanté à l'OM (Michy Batshuayi, Benjamin Mendy, Brice Samba, William Vainqueur et Georges-Kevin Nkoudou) sous la présidence Labrune. Joint au téléphone, Ndiaye a nié toute collusion : «J'ai une société dont je suis le seul salarié. Je peux comprendre les fantasmes mais il y a des faits. Je n'ai besoin pour travailler que de mes joueurs et du réseau international que j'ai constitué en une dizaine d'années d'activité.»
Selon nos informations, quelques agents sont montés au créneau pour dénoncer les activités de Vincent Labrune. Ils ont notamment alerté leur syndicat et auraient aussi prévenu la direction de la LFP, dont Labrune est membre, ce qui ne manque pas d'interpeller (*). «Je n'ai pas été prévenu personnellement», assure Didier Quillot, le directeur général exécutif de la LFP. Même son de cloche chez Nathalie Boy de la Tour, la présidente de l'instance, qui n'a entendu, dit-elle, que «des bruits étouffés». Pas que des bruits, si l'on en croit l'agacement que suscite l'entregent de Vincent Labrune auprès de certains acteurs du football français.
(*) Un rôle d'agent officiel ne serait en tout cas pas compatible avec une fonction au conseil d'administration de la Ligue. L'article 222-9 du Code du Sport précise que « nul ne peut obtenir ou détenir une licence d'agent sportif, s'il exerce, à titre bénévole ou rémunéré, (...) des fonctions dans une fédération sportive ou un organe qu'elle a constitué. »
Son fol été sur le marché
Lors du dernier mercato estival, Vincent Labrune a mis son nez ou a été invité à le faire dans une dizaine de dossiers. Avec une réussite relative.
A Amiens, en première ligne pour Ndombele
Inexpérimenté, Bernard Joannin a besoin d'un modèle. Le patron du promu amiénois a choisi l'ancien président marseillais, qui le conseille sur le mercato, le marketing, mais aussi sur la communication : « Quand la barrière de notre tribune est tombée, j'ai commis des erreurs, concède Joannin. On en a parlé avec Vincent qui m'a donné quelques clés. Je débute. Je suis à l'écoute. Mais je n'écoute pas uniquement Vincent. D'autres présidents, encore en poste, m'épaulent. » C'est toutefois Vincent Labrune qui est intervenu pour essayer de vendre au mieux Tanguy Ndombele (notre photo). L'ancien boss de l'OM s'est notamment tourné, comme souvent, vers l'AS Saint-Étienne, qui cherchait alors un milieu relayeur. Finalement, Ndombele (20 ans) a atterri juste à côté, à Lyon.
A Nantes, Conceiçao, Harit et les autres
Proche de Doyen Sport depuis le passage de Michel sur le banc de l'OM (2015-2016), Vincent Labrune fut à l'origine de l'arrivée de Sergio Conceiçao, le technicien portugais, à Nantes, en décembre 2016. « Oui, on peut dire ça, reconnaît Waldemar Kita, le président du club. Vincent est le premier à m'en avoir parlé. Ensuite, j'ai fait le reste. » Peu de temps avant, Labrune avait organisé une rencontre entre Conceiçao et Loïc Féry, le président de Lorient, qui avait coupé court à la discussion puisque le Portugais souhaitait s'installer avec un staff complet. Cet été, Labrune a également prévenu Kita que Saint-Étienne cherchait ou accepterait de vendre Kevin Monnet-Paquet. Les deux clubs ont discuté, mais le joueur a refusé. Labrune s'est aussi intéressé au transfert d'Amine Harit, qui a rejoint Schalke 04. Alors que le deal était en bonne voie, Labrune a fait ralentir le processus en promettant à Kita qu'il pourrait obtenir plus du club allemand. Sa quête a échoué. Harit a été vendu 10Mâ¬. Labrune en promettait 12.
A Guingamp, il aide Desplat dans le dossier Salibur
Vincent Labrune sait beaucoup de choses et en fait profiter son entourage. «C'est Vincent, se remémore Bertrand Desplat, le patron du club breton, qui m'apprend que Saint-Étienne est intéressé par le profil de Yannis Salibur. Et son information est bonne, car il est très proche d'un des présidents des Verts, Bernard Caïazzo.» Les deux clubs sont ensuite tombés d'accord sur le montant d'une indemnité de transfert. En revanche, le joueur (26 ans), qui se déplaça dans le Forez à quelques heures de la fin du mercato, n'obtiendra pas les conditions salariales qu'il espérait. Le joueur fera demi-tour. À ce jour, il porte toujours la tunique de Guingamp, malgré une ultime tentative de Labrune pour lui trouver un point de chute en Angleterre, lui qui avait déjà failli rejoindre Hull City l'hiver dernier.
A Caen, Karamoh a fini par «lui échapper»
« Vincent m'a aidé à gagner du temps sur le transfert du Bastiais Alexander Djiku, explique Jean-François Fortin, le président caennais. C'est Vincent qui m'a renseigné sur le prix à mettre pour l'arracher à la concurrence. » Pour l'arrivée du Slovène Jan Repas, alors à Domzale (D1 SLV), le club normand a mandaté Meissa Ndiaye. Sur proposition de Labrune ? « Non », assurent les principaux intéressés. Ndiaye connaissait bien les représentants de Repas. En revanche, Labrune s'est bel et bien positionné sur l'épineux dossier Yann Karamoh, le milieu offensif normand (19 ans, notre photo), prêté deux ans avec option d'achat obligatoire à l'Inter Milan. Labrune, lui, a tout fait pour que le joueur s'engage en faveur de Saint-Étienne. Il y est quasiment parvenu puisque, le 18 juillet, les deux clubs tombaient d'accord sur une transaction de 6Mâ¬. Mais le joueur a changé d'avis et rejoint l'Italie.
A Saint-Etienne, c'est Caïazzo qui lui ouvre les portes
Bernard Caïazzo lui ouvre régulièrement les portes de son club. Cet été, Vincent Labrune a travaillé, bénévolement, sur les dossiers Salibur, Monnet-Paquet et Karamoh mais aussi sur le départ de Kevin Malcuit. Son objectif avec ce dernier ? Tenter de faire gagner un maximum d'argent à Saint-Étienne. Il s'est donc démené pour trouver des clubs plus offrants que Lille, notamment en Angleterre, où il a tissé un réseau. Son intervention aurait perturbé les négociations et fâché quelques proches du dossier. « Vincent Labrune est un joueur, il adore vendre, c'est incroyable, glisse l'un d'eux. Ça l'amuse, ça l'excite. C'était déjà le cas quand il présidait. » Malgré son activité, le pari n'a pas fonctionné, et Malcuit a fini par s'engager au LOSC, contre 9M.