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Construire un nouveau Web : le projet fou du propriétaire de l'OM
« La technologie ne devrait pas être considérée comme un outil qui profite à un petit nombre », explique Frank McCourt, initiateur du projet Liberty.
« Faire en sorte que la technologie soit au service de la société est l'un des plus grands enjeux que l'humanité doit affronter. Il est temps de revoir en profondeur notre usage de la technologie : comment elle est créée, développée et utilisée. Elle ne devrait pas être considérée comme un outil qui profite à un petit nombre, mais comme un moteur au profit du bien commun. » Il est intéressant d'écouter Frank McCourt, actuel propriétaire de l'Olympique de Marseille, sur l'avenir d'Internet. Pour celui qui est né à Boston en 1953 et qui a fait fortune dans l'immobilier, le projet Liberty, dont il est l'initiateur et auquel il a rallié des chercheurs de l'université de Georgetown University et de Sciences Po, vise à créer « une nouvelle architecture civique pour le monde numérique » en rendant la propriété et le contrôle des données personnelles aux individus.
Patron de l'OM, Frank McCourt rêve de refonder le Web.
Un autre Web serait-il donc possible ? Cet entrepreneur de 68 ans a décidé, à l'adolescence de ses enfants, de réfléchir à la recherche d'une alternative pour toute la génération qui a grandi avec ce principe de gratuité en échange de ses données. Ce fan de baseball (il a été propriétaire des Dodgers de Los Angeles) a été marqué par le coup d'État manqué du Capitole il y a 18 mois et par le rôle qu'ont joué les réseaux sociaux dans la polarisation des esprits aux États-Unis. « Cela nous a montré que le Web était cassé. Si nous ne prenons pas des mesures audacieuses dès maintenant, il se peut que nous ne parvenions jamais à reprendre le contrôle des mains d'une poignée de puissants. » L'homme d'affaires est remonté. « Comme tant d'autres, j'observe avec une inquiétude croissante les évolutions d'une technologie censée nous rassembler et donner à tous un accès égal aux ressources, et qui a fini par devenir l'une des causes principales de la polarisation, du clivage et de l'extrême inégalité que vivent nos sociétés », explique au Point l'entrepreneur.
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Des soutiens de poids
Pour porter son combat, Frank McCourt a également créé une conférence, Unfinished Live, pour mobiliser universitaires, citoyens engagés et le milieu de la tech autour de son projet. C'est le cas par exemple de Tristan Harris, un diplômé de Stanford passé par Google et cocréateur du Center for Humane Technology, qui appelle les internautes à regénérer de l'attention. Cette reconstruction intéresse aussi la journaliste Vivian Schiller, passée par NBC et NPR, actuellement directrice exécutive d' Aspen Digital, un programme de l'institut Aspen, un think tank qui prône l'ouverture dans le monde et qui compte parmi ses membres Walter Isaacson. Le propos de Vivian Schiller ? « Notre écosystème d'information en ligne alimente la polarisation, la radicalisation et les théories du complot - mettant en péril la santé même de notre démocratie. Il est temps d'adopter un nouveau modèle qui donne la priorité à l'équité, à la dignité, à la confidentialité des données et aux valeurs civiques pour le plus grand bien. » Le McCourt Institute, sur lequel s'appuie le projet Liberty, a également reçu plusieurs soutiens de poids, comme celui de Manuel Heitor, le ministre portugais de la Science, de la Technologie et de l'Enseignement supérieur, de Marie-Laure Denis, la présidente de la Cnil, ou encore de Marietje Schaake, chargée de mission internationale et politique à l'Institute for Human-Centered Artificial Intelligence de l'université de Stanford.
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Pourquoi McCourt considère-t-il qu'il y a urgence face aux géants de la technologie ? « Les médias sociaux abîment le discours public en privilégiant le clic au détriment de la vérité et en rendant la désinformation et l'indignation plus rentables que les faits. La technologie est conçue pour le profit des plateformes, elle ignore l'individu. Elle transforme nos modes de vie et à notre insu elle érode les institutions civiques censées renforcer la cohésion de nos sociétés. Tous ces maux ont un impact disproportionné sur les personnes déjà vulnérables, ils ont un effet d'inégalité toxique. Il en résulte une perte de confiance menaçant nos démocraties. Il est temps de résoudre le problème, une fois pour toutes. » Ces entreprises de technologie n'ont-elles pas fait preuve de sens de l'innovation ? « Elles ont tenu leurs promesses : aller vite et casser tout. C'est une situation irréversible, irréparable. Mais au lieu de chercher à réparer un modèle cassé, nous devons élaborer une nouvelle architecture de l'Internet, imaginée et construite sur une base plus équitable, dans un esprit positif. »
S'appuyer sur la promesse du Web3
Nous voyons chaque jour à quel point l'idée de réparer le Web actuel est une utopie.Frank McCourt
Est-ce tout simplement possible de repartir de zéro ? « Cela peut sembler audacieux. Mais c'est à notre portée. Il est possible de construire un protocole Web en open source. Dès sa conception, il transférerait le contrôle des données personnelles aux particuliers. Il encouragerait les développeurs à innover en permettant à tous les utilisateurs de bénéficier directement de la valeur économique de leurs données. » Ne serait-il pas plus simple de réparer le Web actuel ? « Nous aurions bien aimé que ces géants du numérique acceptent de changer radicalement leurs méthodes et leurs modèles économiques, mais nous voyons chaque jour à quel point ceci est une utopie. » Quid du splinternet, qui veut que chaque région du monde se dote de son propre réseau ? « Notre vision du monde devrait absolument permettre de réunir les internautes de tous les pays afin de proposer un Web plus inclusif et plus équitable, tourné véritablement vers le bien commun. »
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En réalité, le projet Liberty pense s'appuyer sur le Web3. Récapitulons. Le Web 1.0 est un terme qui a été inventé en 1990 et a donné naissance à la première version d'Internet grand public. Si chacun était à même de créer son site Web, il était essentiellement dévolu à la lecture. À partir de 2004, le Web 2.0 prend son essor et permet aux utilisateurs d'interagir en ligne. Les réseaux sociaux en sont une parfaite illustration. « On est passé du mode lecture seule au mode lecture et écriture, mais, dans le même temps, les plateformes ont pris l'ascendant sur nous », explique l'écrivain Timothy Ferriss, auteur des Outils des géants. Alors le Web3, quèsaco ? S'il est encore en cours de construction, on pourrait le définir comme un Internet qui, se reposant sur le fonctionnement décentralisé que permet la blockchain, rend possible un partage de la propriété entre ceux qui construisent la technologie et ceux qui s'en servent.
D'un capitalisme de surveillance à un capitalisme de transparence
Concrètement ? « Le protocole doit permettre aux utilisateurs de reprendre le contrôle de leurs données personnelles, de leur empreinte digitale (qu'on appelle un « graphe social ») en les logeant dans une toute nouvelle infrastructure réellement décentralisée. Cette infrastructure - pensez à une gigantesque base de données - ne serait pas hébergée et gérée par une seule autorité centrale - comme Facebook qui récolte, exploite l'ensemble des données personnelles et s'attribue tout le profit qui en découle -, mais gérée et gouvernée par un ensemble de parties prenantes », explique dans un communiqué l'équipe du projet Liberty, qui compte parmi ses soutiens l'entrepreneur Braxton Woodham.
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Là non plus, l'équipe du projet Liberty ne veut pas travailler seule. Elle a récemment fait alliance avec Gavin Wood, le fondateur de Polkadot, cocréateur avec Vitalik Buterin de la plateforme Ethereum et président de la Web3 Foundation, pour faire monter en puissance le protocole open source Decentralized Social Networking Protocol (DSNP). Le but ultime : permettre l'émergence de nouveaux réseaux sociaux qui pourront se connecter aux utilisateurs en fonction de leurs centres d'intérêt et surtout de leur volonté ou non de déléguer à un tiers l'exploitation de leurs données personnelles. Mais attention, la vision du projet Liberty n'est pas que les données personnelles ne doivent plus être commercialisées. Elles pourront l'être si et seulement si l'utilisateur donne la permission au tiers de le faire dans une transparence totale et un contrat entre parties. On passerait, explique l'équipe, d'un capitalisme de surveillance à des fins commerciales à un capitalisme de transparence où chacun décide dans quelle mesure ses données peuvent être exploitées commercialement. L'efficacité du marché publicitaire en ligne a atteint ses limites, comme l'explique l'ouvrage Subprime Attention Crisis, du chercheur américain Tim Hwang, qui appelle également de ses voeux une meilleure prise en compte des souhaits des internautes. Bref, on voit bien que cette refondation du Web est compliquée technologiquement et prendra beaucoup de temps. Mais elle a le mérite de soulever des problèmes actuels. Et donne également le sentiment que l'on peut agir sur des outils de plus en plus difficile à distiguer de notre intimité et toujours plus importants dans notre quotidien.
Propos recueillis par Guillaume Grallet
Le Point