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Seul rescapé du staff technique précédent, Franck Passi officie à Marseille comme numéro deux (et traducteur) de Marcelo Bielsa. Sans doute servi par sa haute fidélité, qui lui a pourtant peut-être coûté une plus belle carrière en tant que joueur. Portrait.
Dans un milieu du foot réputé très volatile, où les amitiés d’hier s’effacent devant les conflits de demain, Franck Passi est un «fidèle». Un vrai, un dur, et c’est son père Camille, qui a veillé sur la carrière de ses fils comme on prépare leurs premiers biberons, qui le dit. Fidèle à la parole donnée, peut-être un peu trop, «fidèle à son club» (dixit Souleymane Diawara), fidèle à sa famille et, plus que tout, à son frère Gérald. Fidèle à ses anciens joueurs, fidèle à ses choix, qui l’ont à nouveau mené à Marseille en juillet 2006, lui qui en avait déjà été milieu de terrain dans les jeunes années Tapie (1986-1988).
Donné partant avec tout le staff technique cet été, lors du grand ménage précédant l’arrivée de Marcelo Bielsa, l’entraîneur-adjoint de l’OM s’est solidement arrimé au Vieux-Port et a, depuis, confirmé un rang de numéro 2 indiscutable, devant l’écurie hispanophone affiliée à l’Argentin. La trajectoire a de quoi surprendre de l’extérieur.
Derrière les portes de la Commanderie, pas tant que ça: «Il est hyper loyal, lâche d’entrée Élie Baup, qui partagea le banc avec lui deux saisons durant. Il n’allait jamais contre les décisions, celles du club ou les miennes. Il les défendait toujours.» Au cirque, Monsieur Loyal est là pour annoncer le programme. Jusqu’ici dans l’ombre médiatique de son frère Gérald, international français, le traducteur préféré de Bielsa, peu connu du grand public, mérite qu’on fasse pour lui les présentations.
Marcelo Bielsa: «Vous êtes le meilleur»
Il ne pourra pas les faire lui-même. Bielsa veille à ce que ses ouailles ne s’éparpillent pas médiatiquement, d’autant plus quand elles lui sont proches. Parce qu’à Marseille aujourd’hui, Franck Passi est un gars qui compte, peut-être même plus qu’avant. À sa première conférence de presse, début août, l’entraîneur de l’OM s’était montré élogieux avec ce rescapé du staff technique époque Baup–Anigo, dont il avait été l’adjoint: «Il y aura trois assistants, parmi lequel vous êtes le meilleur», avait-il alors glissé à celui qui assurait la traduction à côté de lui.
Sa bonne connaissance de l’espagnol, travaillé pendant ses cinq années passées en Liga, à Compostelle (1994-1999), a forcément joué un rôle déterminant. Mais sa nature aussi. «Il a un mental incroyable, décrit son frère Gérald Passi, aujourd’hui recruteur pour l’OGC Nice, et c’est quelqu’un sur qui on peut compter. Il est fiable et a un gros cœur.»
Entraîneur adjoint au côté d'Élie Baup.
«Les clubs ont besoin de gens comme ça, dans le positif, soucieux de rendre service dans tous les domaines, résume Elie Baup. Il est marseillais, sa femme aussi, il a beaucoup de repères ici et il est encore sous contrat (jusqu’en juin 2015)...» Et ce contrat, Franck Passi ne voulait pas qu’il n’aille pas à son terme. Depuis son salon, son père Camille, ancien attaquant lui-même et ex-dirigeant de l’AS Béziers, se souvient aujourd’hui très bien dans quel état d’esprit était son fils, l’été dernier...
«Il a dit qu’il avait envie de rester et attendait un retour. Il était chez moi quand le téléphone a sonné, c’était Marcelo Bielsa, explique Camille Passi. La discussion a duré une heure. L’Argentin voulait qu’il revienne immédiatement sur Marseille, mais mon fils lui a dit qu’il voulait d’abord finir ses vacances avec nous. Puis il est allé entraîner les jeunes avec les adjoints de Bielsa. Ils ont discuté et se sont mis d’accord. Parler espagnol et anglais a été un atout considérable pour lui. L’entraîneur a besoin de lui pour faire le lien avec les jeunes, qu’il a connus, même en étant recruteur. Et puis il allait visionner des matches pour Deschamps, donc il connait très bien les clubs français, et ça Bielsa en a besoin.»
Franck Passi et Marcelo Bielsa, comme un seul homme... (L'Équipe)
Un homme de terrain et d'écoute
Au club depuis 2006, Franck Passi y a tout fait: recruter, superviser, entraîner l’équipe-réserve qu’il a fait monter de DH en CFA 2, et enfin adjoint chez les pros. D’où son ancrage et son utilité, aujourd’hui, au côté du Sud-Américain dont il assure l’interface française lors des sessions d’entraînement: «Je le côtoie depuis cinq ans, note Jacques Abardonado, qui fut l’un de ses joueurs et officie désormais comme adjoint de l’équipe B. C’est un homme de terrain, qui aime le contact avec les joueurs, qui aime transmettre. Il est très proche du groupe et effectue un bon travail de relais avec nous à la réserve.»
Il se comporte «avec sagesse et équilibre» (Marcelo Bielsa)
Si Rod Fanni, renvoyé en CFA 2 à la reprise, est revenu en grâce en équipe première, il y est pour quelque chose. «Le fait que Fanni fasse partie des 17 joueurs qui travaillent avec nous est dû en grande partie à Franck Passi qui, à chaque fois qu'il a dû s'exprimer sur des décisions très importantes pour l'équipe, s'est comporté avec sagesse et équilibre, avait lancé Bielsa en conférence de presse début décembre. Abardonado confirme: «Rod le voyait au quotidien. Franck allait lui parler dans le vestiaire, l’encourageait, lui passait des messages.»
L’écoute, une des caractéristiques du style Passi. «Parfois, il me demandait à voir des joueurs seul, parce qu’il avait un bon feeling avec eux, note Élie Baup. Je le laissais faire sans retenue et je ne m’interrogeais pas une minute sur le contenu de leurs entrevues.» De toutes parts, ceux qui ont évolué sous ses ordres louent sa disponibilité.
Ses anciens joueurs aussi, qu’il continue d’appeler. «Quand j’étais en convalescence des ligaments croisés, je parlais beaucoup avec lui, raconte l’ancien Marseillais et désormais Niçois Souleymane Diawara. Il m’a soutenu aussi quand j’ai eu du mal à revenir, et ça fait du bien quand on est éloigné des terrains pendant presque 7 mois. Un entraîneur toujours à l’écoute, pour un joueur, c’est important. Il venait toujours à côté de moi, en salle de musculation, et faisait les mêmes exercices que moi, c’était marrant.» Et quand l’équipe réserve est montée en CFA2, le coach a invité ses troupes en vacances en Corse.
Sur le terrain, en revanche, Franck Passi se montre nettement moins coulant. L’été dernier, d’ailleurs, certains l’avaient mal accepté. Sous ses ordres en réserve, le défenseur togolais Senah Mango raconte: «Il n’aime pas la défaite. Un jour, on avait perdu contre une équipe de CFA 2, et il n’était vraiment pas content. Il nous avait dit: "Ces gars-là, ils se lèvent à 5h00 du matin pour bosser, et ils nous battent !" Du coup, le lendemain, il nous avait convoqués à 5h00 du mat’ pour l’entraînement.»
«Écouté et obéi» (Souleymane Diwara)
Une anecdote qui n’étonne pas Larry Azouni, le milieu de terrain du Nîmes Olympique formé à l’OM: «J’ai le souvenir d'une défaite en Corse, on était revenus en bateau et à peine arrivés, on a couru pendant une heure alors qu’on pensait tous rentrer chez nous.» Un gage de sérieux, note Diawara: «Il sait de quoi est capable son équipe, et quand on avait tendance à se laisser un peu aller, il n’était pas d’accord. Il était écouté et obéi. Il est arrivé qu’on ne soit pas d’accord avec lui, mais à la fin tout le monde faisait ce qu’il disait.»
Joueur, c'était un besogneux
Cette discipline, Franck Passi l’exige des autres parce qu’il l’a d’abord exigée de lui-même, en tant que joueur. Au départ, son truc à lui, c’était le vélo, pas le ballon. «Franck est très, très dur envers lui-même, explique son père. Il n’avait vraiment pas de qualités pour devenir joueur professionnel, mais il a travaillé. C’est un bosseur. Tout le contraire de son frère, qui était pétri de qualités.»
Il a été formé à Montpellier.
Lui était donc le besogneux, à l’abattage apprécié au milieu de terrain, formé à Montpellier (1983-1986) au sein de la génération Blanc–Paille et au côté de son frère Gérald. L’autre était l’artiste, à la frappe de balle et à la vision du jeu reconnues. «On lui a collé cette étiquette, mais mon frère avait bien d’autre qualités, tempère Gérald Passi. Les gens le voient aujourd’hui comme quelqu’un qui dégommait, mais ce n’était pas que ça. Il était rugueux parce que son poste le voulait, mais il n’était jamais méchant sur le terrain. Il n’a pas fait la carrière qu’il aurait dû faire.»
Pourtant, aucune jalousie entre les deux. Trop d’amour, même: «Il adorait son frère, donc il est venu au ballon aussi, vers 9-10 ans, il voulait faire comme lui. Ils ont un lien très fort depuis l’enfance, raconte leur père. Chez nous, la famille est primordiale. Ils s’appellent tout le temps. Une fois quand ils étaient petits, ils jouaient ensemble, et à un moment donné, Gérald l’a un peu bousculé. Il était tombé et avait fait le mort. Gérald était dans tous ses états, il pleurait à chaudes larmes. Quand l'un était malade, l’autre était malade quelques heures après.» Cet amour fraternel a d’ailleurs joué dans la carrière de Franck Passi, achevée en 2001 sur la pelouse de Bolton. Notamment sur son départ de l’OM, à l’été 1988.
Marseille, le choix du coeur
L’OM, c’était un choix de cœur indiscutable pour le milieu de terrain montpelliérain. Sur le bureau de son agent de père, en 1986, trois offres: Paris, Nantes, Marseille. Papa préfère les Canaris, parce qu’il considère que deux années en Ligue 2 à Montpellier n’ont pas fini de former son fils. Du haut de ses 20 ans, son fils choisit Marseille, où il rejoint Alain Giresse, Jean-Pierre Papin, Bernard Genghini, et se taille une place dans le onze.
«Les anciens le protégeaient, les Giresse, Sliskovic... Tout le monde l’adorait, reprend son père. Il avait été question de le transférer un bout d’un an à Monaco mais tout le monde s’y était opposé.» Au bout de deux ans, l’entraîneur Gérard Banide ne veut plus de lui.
«Franck s'est senti obligé d'aller rejoindre son frère à Toulouse» (son père Camille)
«Toulouse a frappé à la porte, et Franck leur a donné sa parole. Mais à l’OM, on s’est rendu compte que Franck pouvait rester. Jean-Pierre Bernès (alors directeur général) lui a présenté le document de résiliation mais en lui disant qu’il avait le choix, qu’on pouvait déchirer la feuille et continuer ensemble. Seulement, Franck avait donné sa parole et voulait rejoindre son frère, et c’est pour ça qu’il a quitté un club qu’il adorait, une ville d’où était originaire sa fiancée. L’année d’avant, Bernard Tapie était OK pour que Gérald vienne à Marseille, le contrat était prêt, mais finalement ce dernier n’a pas voulu. Franck s’est senti obligé d’aller rejoindre son frère à Toulouse.»
Un regret souvent exprimé par l’actuel entraîneur-adjoint de l’OM lui-même dans ses interviewes, conscient que sa très haute fidélité lui a peut-être coûté une autre carrière. «C’est sa faute, conclut son père. C’est un garçon qui ne déroge pas à sa parole, et là il a donné sa parole trop vite. Il avait toutes les raisons de rester là-bas, et il aurait sans doute fait un autre chemin. Il aurait peut-être été champion d’Europe, il aurait gagné des titres. Qui sait?»
«Il mérite d'être numéro 1»
Les titres, le champion d’Europe Espoirs (1988) espère désormais en gagner en tant qu’entraîneur. «Il est fait pour ce métier, il a le bon profil et il a beaucoup progressé ces deux dernières années. Il est heureux à l’OM, oui. Et il est conscient d’être au bon endroit au bon moment», assure son frère.
Titulaire du DEPF, Franck Passi a officié à Compostelle puis à Cannes (National) en tant qu’adjoint, avant de continuer sa formation à l’OM aux côtés de Baup, Anigo et Bielsa. Il assiste, il écoute, il relaie mais surtout, il apprend. Marseille, son port d’attache, le centre de sa formation. «Mais un jour, il partira, annonce Elie Baup. Il mérite d’entraîner, d’être numéro 1.»
À quarante–huit ans, il est sans doute temps, pour Franck Passi, de s’autoriser enfin une infidélité.