La belle aventure du livre-échange
par Dalila Kerchouche
Abandonner un roman dans un lieu public dans l'espoir qu'un inconnu le déniche, le lise et le transmette à son tour. Un petit jeu romantique qui a déjà séduit des milliers d'anonymes... Relayé par Internet, il donne un second souffle à la lecture.
Dans les serres du Muséum d'histoire naturelle de Grenoble, en août dernier, Emmanuelle s'assoit sur un banc, un roman à la main. Brusquement, la jeune enseignante abandonne son ouvrage sur le siège et court se dissimuler derrière des feuillages. Au bout de cinq minutes, une quinquagénaire s'arrête devant le bouquin orphelin. Elle le prend et le feuillette, perplexe: que fait Regain, de Giono, égaré au milieu d'une végétation luxuriante? Toujours cachée, Emmanuelle, elle, savoure l'instant: par ce geste, elle vient de «libérer» un livre. De l'extraire du sommeil poussiéreux de sa bibliothèque pour l'offrir à une inconnue et lui donner une nouvelle chance d'être lu. «Pour moi, c'est comme planter une graine», assure-t-elle avec un joli sens de la métaphore.
A l'instar de la jeune Grenobloise, depuis deux ans, des milliers d'anonymes s'adonnent à ce jeu poétique et altruiste. Baptisé «bookcrossing», «passe-livre» ou «attentat poétique», il consiste à abandonner des livres dans la nature comme on jette des bouteilles à la mer. N'importe où, n'importe quand, sur un siège de métro, une table de café, un rayon de supermarché, une cabine téléphonique, mais toujours dans l'espoir qu'un inconnu le déniche, le lise et le transmette à son tour. Collée sur la couverture, une pastille indique: «Vous êtes tombé dans le cercle invisible des lecteurs.» Invisible, car c'est à l'ombre de la Toile, sur Internet, que s'épanouit cette communauté virtuelle de bookcrossers ou de passeurs, comme ils se nomment. En effet, des sites spécialisés permettent de suivre à la trace le «voyage» de ces livres, dûment numérotés, de main en main. Bienvenue dans le nomadisme littéraire à l'ère cyber!
C'est un informaticien américain féru de lecture, Ron Hornbaker, qui a imaginé cette idée du livre-échange, en 2001. Inspiré d'un jeu similaire sur le Net où les internautes abandonnent leurs appareils photo jetables, il décide de créer une immense bibliothèque virtuelle via une adresse Web, Bookcrossing.com. Aujourd'hui, il compte 172 000 bookcrossers inscrits et 600 000 livres enregistrés qui, durant leur errance, traversent parfois les continents. Car l'idée a essaimé dans le monde entier et passionne surtout les Italiens: sur Radio 3, l'émission littéraire Fahrenheit y consacre un quart d'heure par jour et la mairie de Florence a lâché, depuis décembre 2002, près de 10 000 livres dans les marchés et les cafés de la ville.
Et c'est d'ailleurs un Florentin, Gennaro Capuano, qui a introduit le passe-livre en France au printemps dernier, grâce à sa librairie Leggere per 2, installée dans le Marais, à Paris. Au Salon du livre 2003, il a libéré «10 000 livres pour la paix, 0 balle pour la guerre». Et en juillet, il a créé le site Passe-livre.com, qui comptabilise 1 600 passeurs et 500 ouvrages en vadrouille.
A une époque où l'on passe plus de temps devant la télé qu'à lire un livre, où plus d'un quart des Français déclarent n'avoir pas lu un bouquin au cours des douze derniers mois, selon l'enquête Les Pratiques culturelles des Français (Olivier Donnat, La Documentation française, 1998), le phénomène, encore marginal, enthousiasme les spécialistes. «Ce jeu peut redonner un second souffle à la lecture», espère l'éditrice Sabine Wespieser.
Romantique et gratuite, la formule, qui court-circuite librairies et bibliothèques, séduit avant tout pour son soupçon d'aventure. Les passeurs choisissent l'oeuvre et le lieu avec minutie, souvent des endroits de passage, et éprouvent un délicieux frisson à la peur d'être démasqué. «Un jour, j'ai déposé Le Collectionneur, de Christine Orban, dans les toilettes de Drouot, raconte Odile Meilhac, 32 ans, clerc de commissaire-priseur. Je me lavais les mains quand la femme de ménage l'a trouvé, posé sur le rebord du lavabo. Elle m'a demandé s'il m'appartenait. J'ai nié, en me forçant à ne pas rougir. C'était un moment très fort», raconte-t-elle, un brin emphatique. Au plaisir de l'instant s'ajoute, bien sûr, celui du don, qui distille quelques grammes de poésie dans la routine quotidienne: «J'aime l'idée de partager une partie de moi-même avec un ou une inconnue, qu'il ou elle éprouve un peu de l'émotion que j'ai ressentie à cette lecture, confie-t-elle. Pour moi, c'est comme allumer un cierge dans une église. Après, je me sens plus légère.» Et, par la même occasion, elle délivre aussi des messages: «J'ai laissé un livre dans une pharmacie, parce que, pour moi, lire est une question de santé publique.»
Car ce geste est aussi un acte citoyen. Ainsi, le 11 septembre dernier, un collectif d'éditeurs baptisé «RéEvolution poétique» a perpétré un «attentat poétique» pour commémorer, à sa manière, cette date funeste. Lancé sur le Web, le message a été largement entendu: à 14 h 46, dans 25 pays, 5 000 personnes ont lâché un livre. «Il s'agissait d'opposer la culture, le partage et la liberté à la barbarie», explique Emmanuel Lequeux, 35 ans, membre du collectif et fondateur des éditions du Veilleur. «Libérer un livre, c'est plus fort que d'organiser une minute de silence», poursuit-il. C'est en pensant aux victimes du 11 septembre qu'il a déposé Feuilles d'herbes, de Walt Whitman, dans une cavité du plus vieil arbre de la capitale, près de Notre-Dame de Paris. Yamina, elle, costumière pour le cinéma, a laissé, sur une chaise du café Wepler, l'essai de la philosophe Hannah Arendt, La Condition de l'homme moderne, «un ouvrage qui éveille les consciences», assure-t-elle.
Ce prosélytisme littéraire fonctionne-t-il vraiment? Pour le savoir, Yamina a griffonné son adresse e-mail sur la première page de l'oeuvre. Le lendemain, une inconnue, Michèle, lui a écrit. «Elle le lira, m'a-t-elle dit. Sinon, elle m'a promis de le libérer à son tour.» De tels échanges sont courants sur les forums, où les internautes racontent avec force détails leur lâcher de livre et discutent des heures durant de tel ou tel ouvrage. Grâce à ce «buzz», ou bouche-à-oreille électronique, une véritable frénésie littéraire s'est emparée du Net, qui devient ainsi un prescripteur certain.
Parfois, ces communautés de lecteurs vont également jusqu'à se rencontrer. A Angers, Maria Rosaria, ingénieur agronome à l'Inra, a créé plusieurs soirées Brouillons de lecture pour discuter des livres échangés et espère installer une borne d'échange dans le café Carpe Diem. «La lecture, qui est un acte intime, devient une démarche collective parce que les gens recherchent du lien social, constate Michel Maffesoli, directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien, à la Sorbonne. Cette mise en chaîne du livre, grâce à Internet, participe de l'esprit tribal qui règne aujourd'hui. Poser des bouquins, c'est semer les cailloux du Petit Poucet, chercher le Graal, entreprendre une quête initiatique. N'oublions pas que le mot «livre», étymologiquement, signifie «libérer» en latin. En libérant un livre, on espère libérer un autre et, par là, se libérer soi-même.» Bienvenue à l'ère du cyberhumanisme.
Pratique
Sites Internet
http://www.bookcrossing.comhttp://www.passe-livre.comweb.wanadoo.be/attentatpoetique/home.htm
http://www.cyberhumanisme.orgAdresses Leggere per 2,
5, rue Beautreillis, Paris (IVe),
01-42-72-86-16.
Médiathèque Pierre-Amalric, Albi (Tarn), 05-63-38-56-10,
mediatheque@mairie-albi.frA lire Le Temps des tribus
(La Table ronde, 1998) et Sur la post-modernité, du lieu au lien, de Michel Maffesoli (Félin, 2003).