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FRENCH CONNECTION; L'insaisissable "Scapu la balance" rattrapé par la mort; Un mois après ses obsèques, le 13 juillet à Marseille, "La Provence" revient sur la trajectoire hors du commun de François Scapula, enfant d'Endoume, voyou notoire et dénonciateur des assassins du juge Michel.
Pour le grand public, le nom de Scapula ne signifie rien. Il était tombé aux oubliettes depuis l'époque où, rattrapés par la justice ou des concurrents, les barons de la French Connection et affidés avaient quitté le devant de la scène médiatique. Plus de vingt ans après sa discrète évasion d'une prison suisse, François Scapula a pourtant fini par réapparaître, sous la forme d'un bref avis de décès émis par une société de pompes funèbres marseillaise. "En mémoire de M. François Scapula décédé le 07/07/2024 à 78 ans", indique sobrement l'annonce, avant d'inciter le lecteur à envoyer "une composition de fleurs naturelles" ou à planter "un arbre hommage" en souvenir de l'ancien truand.
Pour comprendre l'agitation provoquée par ces quelques lignes chez certains journalistes spécialisés et autres voyous retraités, il faut remonter le temps de quelques décennies. Et traverser la frontière pour rejoindre la petite station touristique des Paccots, nichée dans les montagnes suisses.
Ce 11 novembre 1985, la police fribourgeoise fait irruption dans un chalet d'apparence banale et réalise son coup du siècle, ou presque. Dix kilos de drogue quasiment pure sont saisis dans ce laboratoire dissimulé de transformation de morphine-base en héroïne. La matière première provient du Liban, la marchandise est destinée aux États-Unis, l'envergure du trafic est internationale. Trois cents kilos au total ont été produits dans ce laboratoire des alpages. La carrure des trafiquants, elle aussi, interpelle la police helvète qui se retrouve nez à nez avec deux locaux, mais aussi Jean Guy, un caïd niçois, Charles Altieri, un homme de main du milieu marseillais, Philippe Wiesgrill, vendeur de bonbons et chimiste de la French Connection et, et surtout, François Scapula.
"C'était une pourriture"
Dans ce trafic, celui que l'on surnomme alors "Francis le Brun" joue les coordinateurs et fait le lien notamment avec le clan Benevento de New-York, sur lequel la DEA, les stups américains, se casse les dents. En France, François Scapula est déjà sous le coup de trois mandats d'arrêt après avoir filé entre les doigts des enquêteurs à de nombreuses reprises, parfois de façon spectaculaire.
Ce Corse originaire du village de Bastelica, village des hauteurs d'Ajaccio, est l'une des figures du milieu marseillais. "Il avait démarré sa carrière criminelle à 14 ans avec moi et d'autres. On était des voleurs, on prenait tout ce qu'on trouvait. Ensuite on a fait des braquages, par équipe, dans toute la France et on se retrouvait à Marseille pour partager. J'ai jamais été dans son équipe, la seule fois que j'ai travaillé avec lui il m'a volé un bâton, se souvient avec amertume, l'un de ses anciens complices de la bande d'Endoume, attablé à une terrasse du 5e arrondissement de Marseille. C'était une pourriture." Francis le Brun joue de son physique avenant, de son bagout et de son audace pour gravir les échelons du crime. Voleur, braqueur, puis trafiquant de drogue. "C'était un électron libre", tranche un ancien policier qui avait suivi sa trace jusque dans les Alpes helvètes.
"Quand les Suisses découvrent le laboratoire, les flics français sont aussi sur l'affaire, explique Jean-Louis Pietri, ancien commissaire marseillais qui a dirigé l'enquête sur la mort du juge Pierre Michel, parti en croisade contre le trafic de drogue et assassiné le 21 octobre 1981, près de la Cité radieuse. Les enquêteurs français assistent aux interrogatoires des Suisses, et des commissions rogatoires sont émises pour que la DEA transmette les pièces relatives aux autres affaires."
Entendu par les Américains, François Scapula ne tarde pas à "se mettre à table". "C'était un aventurier, très ambitieux, très courageux aussi, ça on peut pas lui enlever. Il n'avait pas peur qu'on l'arrête, se souvient une ancienne figure du milieu marseillais. Mais il savait que quand il était arrêté, il négociait, alors il arrivait en garde à vue avec les pieds sur la table, alors que nous on était menottés et qu'on n'en menait pas large."
"Même les femmes il a balancé !"
Déjà familiarisé avec les séances d'interrogatoire, le Brun dénonce à tout va. Parle de tout, de tout le monde, s'arrange avec la vérité, en invente quelques-unes... Mais son plus grand coup d'éclat tient en quelques mots. "C'est François (Checchi) qui a charclé (tué) le juge (Michel) avec Lolo (Altieri) sur ordre du Blond (François Girard)." Tonitruantes, ses déclarations ne sont pourtant pas un scoop.
Quelques jours plus tôt, Philippe Wiesgrill avait, lui aussi, désigné les assassins du magistrat marseillais, avec un moindre retentissement. "Scapula n'a pas été le premier à balancer, mais c'est le premier à l'avoir assumé, revendiqué. C'est le premier repenti français de fait", estime l'avocat général Pierre Cortes. Or en France, impossible alors de tirer bénéfice de confidences livrées aux enquêteurs. Le Brun le sait, se lâche avec la police américaine qui, il le sait aussi, dispose de suffisamment d'influence pour peser sur son traitement judiciaire en France.
"Il a rendu d'éminents services aux Français et aux Américains, appuie Paul-Louis Aumeras, ancien procureur qui a exercé à Marseille au début des années 1970. Il a permis de faire tomber une famille à New-York et de bâtir le dossier de l'assassinat du juge Michel. Girard était considéré comme un grand trafiquant mais on ne pensait pas qu'il était derrière tout ça." François Scapula ne s'arrête plus de parler, donne des détails, balance les commanditaires, pilote et tueur, minimisant certainement son propre rôle. "Même les femmes il a balancé ! Et lui, il a rien eu alors qu'il a tout organisé, s'énerve un ancien truand marseillais. Le Blond était en prison, il lui donnait les ordres par les femmes. C'est lui qui est allé trouver les tueurs, Checchi et Altieri. Dans cette affaire, ils l'ont écarté alors que c'était le premier concerné."
Une peine purgée en Suisse
En 1987, Le Brun est néanmoins condamné, en Suisse, à une peine de vingt années de réclusion criminelle dans le dossier du laboratoire des Paccots. Et quatre ans plus tard, dix-huit années de réclusion sont prononcées à son encontre, à Paris, dans le cadre d'une affaire de trafic de haschisch. Mais les geôles françaises ne sont pas sûres pour "Scapu la balance" et c'est en Suisse qu'il purge sa peine, sous le nom d'emprunt de "Casanova".
Cette fausse identité n'est pas le seul atout du Brun, qui bénéficie également de la bienveillance helvète, laquelle refuse de l'extraire pour le procès des assassins du juge Michel. Et en 2000, quand il s'évade du pénitencier semi-ouvert de Lenzburg peu de temps avant de bénéficier d'une libération conditionnelle, la justice suisse ne juge pas nécessaire de rendre l'affaire publique.
Vingt-quatre ans de cavale
Depuis, François Scapula avait disparu des radars, jusqu'à ce laconique avis de décès. Certains le voyaient couler des jours heureux en Suisse, d'autres le pensaient mort. Mais la rumeur la plus persistante lui prêtait une nouvelle vie outre-Atlantique, sous un statut de témoin protégé. "Lors d'une confrontation entre Scapula et Le Belge, à la fin des années 1980, j'ai pu constater tout ce qui se disait sur le personnage : la chirurgie esthétique dont il avait bénéficié, le protocole américain qu'il avait intégré, la rémunération qui en faisait partie, se souvient Me Frédéric Monneret, avocat de Francis Vanverberghe, dit Le Belge, ancien parrain du milieu marseillais tué en septembre 2000. Cette confrontation portait sur des accusations affabulatrices de Scapula et Le Belge lui avait dit, devant le juge d'instruction, 'même dans le ventre de ta mère je te retrouverai'".
Relaxé dans ce dossier, Le Belge n'a pas retrouvé "Scapu la balance", mais l'a-t-il seulement cherché ? "J'en veux au Belge de ne pas l'avoir fait tuer, confie un retraité du milieu. Le Blond aurait pu et je crois qu'il est un peu honteux de pas l'avoir fait. Il a toujours du mal à admettre que Le Brun l'a balancé, ils étaient à l'école ensemble." Après vingt-quatre ans de cavale et de vie dissimulée, mais aussi des allers-retours dans les rues d'Endoume, c'est à Marseille que François Scapula est finalement venu mourir.
Dans ce quartier qui a vu grandir Le Blond, Le Brun, mais aussi Altiéri, Checchi ou encore le Mat, rares sont ceux qui peuvent encore témoigner de l'époque où ce quartier envahi de Airbnb était celui des voyous. "On les connaissait tous, ils étaient polis, gentils, ils se retrouvaient au bar en haut de la rue Samatan. On savait ce qu'ils faisaient mais ils ne s'occupaient pas de nos affaires ni nous des leurs", se souvient Eva, 80 ans. "Jamais j'aurais pensé qu'il vire comme ça, acquiesce Maggie qui a connu enfant celui qu'elle appelle simplement "Francis". C'était un casse-cou, avec de beaux yeux verts... puis il a quitté le quartier et on l'a plus revu."
La suite, elle l'a apprise dans les journaux, de l'assassinat du juge Michel aux condamnations de ses anciens voisins, jusqu'à la mort, le mois dernier, de celui qui les a balancés. "Ils sont tous morts maintenant", souffle Eva, assise sur son banc des hauteurs d'Endoume, tournant résolument le dos au soleil qui se couche sur la mer. Le 13 juillet, François Scapula a été incinéré, à Marseille, dans la plus grande discrétion. Le bar de la bande des gamins voleurs d'Endoume, lui, abrite désormais une épicerie bobo.
La Provence