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Dans les Pyrénées, des Français insoumis et au sommet
Week-end explosif sur le Tour : Thibaut Pinot s’impose au Tourmalet, Julian Alaphilippe conserve son maillot jaune et le public sort banderoles et slogans pour interpeller le Président invité sur la route.
Le mystère des Pyrénées se délie dans l’orage. Chaque été, les masses d’air et les étincelles s’entrechoquent dans le même effroi et le même bonheur, une chaleur lourde monte de la terre et, en soirée, le boum éclate, très violent, sur les sommets. Déchirement libérateur qui annonce l’air frais. Le Tour de France s’est couru sous ces éclats de foudre ce week-end. Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) va-t-il remporter l’épreuve ? La question n’est plus un appât commercial mais une théorie consolidée par sa victoire d’étape samedi au Tourmalet et sa nouvelle performance dimanche sur les hauteurs de Foix, au Prat d’Albis, deuxième derrière le Britannique Simon Yates (Mitchelton-Scott). Voici Pinot quatrième au classement général, 1’50’’ derrière son compatriote Julian Alaphilippe (de l’équipe belge Deceuninck-Quick Step) qui, lui aussi, a une chance (théorique) de triompher à Paris. Sans doute plus inattendu, l’équipe Ineos (ex-Team Sky), vainqueure de six des sept dernières éditions, a perdu du terrain, tant avec le lauréat sortant, Geraint Thomas, que son soutien colombien Egan Bernal. Explosives Pyrénées. D’abord pour l’intronisation désormais envisageable d’un successeur à Bernard Hinault, le dernier tricolore à s’imposer il y a trente-quatre ans. Mais aussi pour les revendications politiques, sociales, agricoles largement ignorées par les caméras de télévision. La menace était pourtant posée dans les cols comme un baril de poudre, à l’attention d’un concurrent spécial dans le peloton, le président Emmanuel Macron, venu samedi dans le «cercle des ours».
Samedi
Du sang à Arthez-d’Asson
«No porcharan !» clament les banderoles. Variante agricole de «No pasaran» pour s’opposer à la construction d’un bâtiment de 2 600 m² pouvant engraisser près de 3 000 porcs et porcelets sur le territoire de la commune d’Ossun (Hautes-Pyrénées), nouveau drame de l’élevage intensif hors-sol. Juste avant 14 heures samedi, les manifestants retardent le départ de la 14e étape d’un petit quart d’heure. En conséquence, les coureurs poursuivent leur route mais sans autorisation de lancer les hostilités, placés sous bonne escorte, et la ligne du «départ réel» est décalée 6 kilomètres plus loin. Le Tour de France reprend le dessus sur les protestations militantes, avec des alignements de camping-cars et autres tentes, mausolées à drapeaux publicitaires. Jusqu’au kilomètre 38, où l’ambiance retombe à la colère. A Arthez-d’Asson (Pyrénées-Atlantiques), on lit sur des bâches noires : «Bergers en deuil», «Stop au carnage», «Pyrénées vivantes sans prédateurs». Deux brebis mortes sont suspendues à la pelle d’un tracteur, la tête en bas. Bernard Allègre, l’éleveur, les a découvertes tachetées de sang il y a quelques jours. Lui et ses collègues cherchent le coupable. L’ours, éternel fautif ? Le loup, qu’on n’a pas encore officiellement recensé dans les Pyrénées françaises ? Ou plutôt un chien-loup ? Les bergers attendent le résultat des expertises génétiques mais ils pensent connaître le monstre : un animal hybride. «On redoute des croisements entre huskys et saarloos, sur lesquels les propriétaires perdent la main. Il y a des élevages clandestins, et on trouve des bêtes à 1 200 euros sur le Bon Coin.» Un paysan prévient : «Si ça continue comme ça, on va être obligés de retirer nos troupeaux des estives et faire de l’élevage hors-sol.»
Colère au col du Soulor
Un voyage dans la fraîcheur presque rassurante du brouillard. C’est dans le col du Soulor, 12 kilomètres de long et ses cabanes à fabriquer le meilleur fromage de la région, que l’équipe Movistar va hausser le rythme du peloton, enterrant les dernières illusions du Français Romain Bardet (AG2R La Mondiale). Les spectateurs ont pour la plupart dormi sur place, à travers les pâturages. Après une nuit sous la tente, Larry et Tansin, un couple venu de Cardiff, racontent émus leur veillée dans les Pyrénées. «L’ambiance était magnifique : des chants, de la musique, des feux d’artifice jusqu’à 3 heures du matin. Avec les Espagnols et les Français, le mélange est super, bien mieux que dans les Alpes où il y a vraiment trop de Britanniques !» Les deux Gallois aiment bien Julian Alaphilippe, «un gars old school», mais préfèrent tout de même leur héros national, le vainqueur sortant, Geraint Thomas : «C’est un homme du peuple, capable d’aimer les Teisen Cymraeg», ces pâtisseries mi-sablés mi-scones. Au bas de la descente, une petite annonce est passée en bord de route : «Recherche médecin.» Quelques kilomètres plus loin, le personnel gréviste des urgences de l’hôpital de Lourdes pose derrière une grande banderole : «Y a de la colère dans le cathéter.»
«Grosse caisse» au sommet du Tourmalet
Alex Dowsett, le Britannique de l’équipe Katusha, découvre stupéfait la caverne hurlante du Tourmalet : «Je n’avais jamais vu ça. C’est indescriptible de passer au milieu d’un tel mur du son, en espérant que les gens s’écarteront au dernier moment. C’est assourdissant, à vous donner la chair de poule. J’avais déjà vu des scènes pareilles à la télé mais je ne les avais jamais vécues.» Rien en commun avec les montées acrimonieuses et furieuses du Ventoux en 2016 ou de l’Alpe d’Huez en 2018, la montagne de ce Tour de France est apaisée et sans ombre - mis à part quelques sifflets sur Thomas, le reliquat des années Sky si dominatrices. Pente granitique sur la gauche, barrières et ravin sur la droite. Entre les deux, un couloir de spectateurs qui frottent les coureurs comme les brosses d’un lavage auto. C’est là, à 300 mètres de la ligne d’arrivée, que s’extrait Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) pour conquérir le sommet. Le maillot jaune, Julian Alaphilippe (Deceuninck-Quick Step), qu’on pronostiquait lâché dans l’ascension, suit à 6 secondes et parvient même à distancer Thomas d’une demi-minute. Deux Français pour le prix d’un, vante déjà la frange chauvine de la presse sportive et d’un certain public.
Le haut du col, 2 115 mètres, s’ouvre comme un amphithéâtre où des centaines d’admirateurs s’installent sur les tribunes d’herbe rase. En face d’eux, les héros du jour montent sur le podium. «Pinot-Pinot». Puis «Julian-Julian». Brèves huées pour l’autre lauréat de l’étape, Emmanuel Macron. Le Président rend sa visite annuelle au Tour. Il a déjeuné ici, à l’Etoile du berger, le restaurant d’un ami d’enfance, époque où sa grand-mère vivait à Bagnères-de-Bigorre. Un témoin l’affirme : le mélomane de l’Elysée a profité de sa pause déjeuner pour «jouer de la grosse caisse» avec la banda venue mettre l’ambiance.
Dimanche
Col de Port, mur de pénitencier
Bienvenue en Ariège, département des ours et des hommes (pro-ours et anti-ours), des anciens et néo-ruraux. Majorités locales presque partout PS et deux députés sur deux affiliés à La France insoumise. La dernière étape pyrénéenne se heurte au col de Port et son sommet rebaptisé «mur de Péguère» parce qu’aussi dur qu’un mur de pénitencier à grimper (pente moyenne à 12 %, maximum à 18 %). Sale temps pour le «Schachclub», le camping-car des fans de l’Allemand Maximilian Schachmann (Bora-Hansgrohe), qui a abandonné après sa chute dans le contre-la-montre vendredi. Les supporteurs orphelins sont quand même là, pour les autres coureurs ou pour un semblant d’ambiance. Sur une pancarte, le petit Ferdinand, 5 ans, déclare sa flamme à Alaphilippe. Puis un grand vide dans les 3 derniers kilomètres.
Pas de caravane lanceuse de cadeaux, pour cause de chaussée étroite. Pas de spectateurs, officiellement pour les mêmes motifs mais plus certainement pour se prémunir des graves attaques qui sévissent dans ces montagnes sauvages. Les coureurs se rappellent les clous jetés sur la route. Une étape de fakirs ? Les gendarmes sont cachés dans les bois, un planton tous les 100 mètres. Ici, la fureur ne s’entend pas, elle se lit. Les gilets jaunes ont déposé leur signature sur le goudron. Initiales «GJ» de couleur jaune, trois autres lettres pour «RIC». Des inscriptions se moquent du ministre François de Rugy : «Homard l’a tuer.» Une interrogation répétée au pinceau : «Où est Steve ?» Passent encore les gueuletons ou la disparition d’un jeune homme dans la Loire. Les tags inacceptables ont été perpétrés plus bas dans la descente du col : «Macron on aura ta peau» et «Macron démission». Cette fois, la brigade anti-graffiti mandatée par les organisateurs de la course a recouvert les messages de peinture blanche. Compromis social-démocrate : le «A» cerclé des anarchistes a été transformé en «Amour».
Chasse au trésor au sommet du Prat d’Albis
Mêmes tonitruances que la veille au Tourmalet. Mêmes surprises qui, de fait, n’en sont plus. L’ordre établi ces dernières années est renversé. Le Team Ineos craque(lle). Alaphilippe perd du temps mais pas son maillot jaune, qu’il conserve pour 1’35’’. Pinot est le plus fort grimpeur, le seul à pouvoir se détacher du groupe des favoris, requinqué après son échec lundi dernier sur l’étape semi-plate et très venteuse à Albi - sans cet incident il serait deuxième du classement à 10 secondes d’Alaphilippe. La course a mis du temps à se tamiser depuis le départ de Bruxelles. Attendait-elle cette chasse au trésor dans les Pyrénées ? L’arrivée de dimanche a lieu au Prat d’Albis, un endroit caché, mal connu des gens du coin, un plateau à 1 205 mètres d’altitude, embrassant la vallée de Foix. Piste d’envol pour les parapentes, jardin à pique-niques, calme olympien. Un local : «Avec le passage du Tour, ça va devenir plus civilisé. Disons qu’on va perdre un peu de notre tranquillité.» Les spectateurs ont sorti les ponchos antipluie. La foule ne fait pas corps comme au Tourmalet. Déjà dix jours en maillot jaune et vainqueur de deux étapes, l’inouï Julian Alaphilippe déclare qu’il est humain, après tout : «Ce n’est pas une surprise de craquer face aux meilleurs grimpeurs. Je suis cramé. Tout ce que j’ai fait au cours des deux dernières semaines, je commence à le payer.» Direction Nîmes pour une journée de repos ce lundi. Avant le dénouement dans les Alpes de ce Tour potentiellement révolutionnaire, les coureurs quittent les Pyrénées avec le ciel zébré d’éclairs comme une vitrine.